Quand elle décroche le téléphone, le piaillement des oiseaux et les rires d'enfants en bruit de fond la trahissent. « Je suis en train de faire ma boîte à fleurs », dit-elle en rigolant. Déjà la retraite, Madame Forestier? Non. La réincarnation, peut-être...
Si la serveuse automate qu'elle a mise au monde en 1980 rêvait d'aller cultiver ses tomates au soleil, Louise Forestier, elle, a mieux à faire de ses journées. Entre ses trois visites hebdomadaires au gym et l'aménagement de ses boîtes à fleurs, Louise Forestier a commencé le débroussaillage de son passé. L'auteure-compositrice-interprète de 68 ans est en pleine rédaction de ses mémoires : matin, midi - mais jamais le soir -, elle tisse tranquillement le fil de ses souvenirs...
« C'est un autoportrait. Ce n'est pas une biographie exhaustive avec des dates précises. Ça se promène un peu, ça sautille d'une période à l'autre, un peu à l'image de ce que je suis. Je n'ai jamais été nostalgique. Je jette tout. D'ailleurs, c'est un peu compliqué pour écrire... Je ne garde rien : je voyage léger! »
Scène québécoise, scène parisienne, petit et grand écrans : 46 années passées devant les projecteurs ont forcément ancré l'histoire de Louise Forestier dans de grands moments de notre histoire collective. L'artiste a choisi de revisiter sa vie à travers sa carrière, menée sur fond de petites et de grandes révolutions.
« Qu'est-ce que c'était d'être une femme, féministe, célibataire, dans ce milieu, dans ce métier, entre 1966 et aujourd'hui? Qu'est-ce que c'est de vieillir devant l'oeil d'une caméra, de vieillir devant un public? Qu'est-ce que c'est d'évoluer, de grandir devant un public? Parce que vieillir veut aussi dire grandir... C'est un récit, celui d'une vie qui ressemble à la mienne. À un moment donné, j'ai pensé l'écrire au "elle" et puis je me suis dit "ben voyons! Admets-le : c'est toi le sujet pis enwoueye!" Il faut beaucoup d'humilité pour faire ça, je trouve. »
Celle qui a souvent écrit pour d'autres apprend maintenant à « coudre un livre pour la première fois ». Peut-être se risquera-t-elle à commettre une fiction après coup, mais pour ses mémoires, ça prendra le temps que ça prendra!
« Il sortira quand je serai contente. C'est drôle... On vieillit et puis on est pressés... Mais on n'est pas pressés en même temps! », philosophe-t-elle.
Le Québec en elle
« Je fais partie d'une époque de l'histoire où les fêtes de la Saint-Jean signifiaient beaucoup... »
On dit souvent à Louise Forestier qu'elle était de toutes les Saint-Jean. C'était donc tout naturel pour elle d'endosser cette année le rôle de porte-parole de la fête nationale des Québécois.
« La Saint-Jean a toujours été plus sentimentale que politique pour moi : que les gens se rejoignent, que les gens se trouvent des affinités communes... Les Irlandais ont la Saint-Patrick; nous autres on a la Saint-Jean! Moi, les fêtes que j'ai toujours préférées, ce sont les fêtes de quartier. »
Quand elle remonte un peu en arrière, Louise Forestier se remémore avec bonheur ses Saint-Jeans d'enfant, où la fête était surtout synonyme de famille.
« Les défilés avec le petit saint Jean-Baptiste, le mouton. Moi, c'était surtout le mouton qui m'intéressait... Les chars allégoriques, l'émerveillement. Ça n'avait aucun sens patriotique dans ma petite tête, ça ne voulait rien dire. Mes parents n'étaient pas férus de politique. Ils lisaient les journaux, ils étaient renseignés, mais ils n'étaient pas nationalistes à tout prix. »
Toutefois, parmi les Saint-Jean que Louise Forestier n'oubliera jamais, il y a celle de 1968, ce « lundi de la matraque » où la fête s'était transformée en émeute. La foule s'était enflammée à la vue de Pierre Elliott Trudeau, alors premier ministre du Canada. Une fête nationale sur fond de controverse, qui n'est pas sans rappeler le climat dans lequel baigne actuellement le Québec, 44 ans plus tard.
« La plus mémorable pour moi, c'est indéniablement la Saint-Jean de Trudeau sur les marches de l'ancienne bibliothèque, rue Sherbrooke, en face du parc Lafontaine. Moi, j'étais dans le défilé. J'étais dans un char, avec des célébrités, et on a sacré le camp assez vite, merci! Je me souviens de cette période troublée... Ce n'est pas la première fois que ça nous arrive, tout ça. »
De l'avis de celle qui a passé toutes ses Saint-Jeans sur scène à chanter le Québec, on ne peut que souhaiter que la musique adoucisse les moeurs...
« J'espère que c'est l'effet que ça aura. Je souhaite qu'on en profite pour fêter quelque chose. Je pense que les gens commencent à redresser l'échine. On pourrait jaser beaucoup aussi. Ça peut être une belle année dans ce sens-là. »
Cette année, votre Saint-Jean, Madame Forestier, vous la rêvez comment?
« Éveillée. Dans tous les sens du mot. »
Une rencontre de Karyne Lefebvre


